___Une bombe dans le ventre. quelque chose de maléfique qui, à terme, explosera en même temps qu'elle. ça bouge et la torture, de violents coups venant de ses propres entrailles. après tout, comment pourrait naître la pureté du vice humain, le pire de tous ?
___Estelle sait que cette fois-ci est la bonne. les neuf derniers mois se sont écoulés comme un compte à rebours fatal, et le moment est venu de souffrir pour la vie. elle compose fébrilement le numéro des urgences.
___Les ambulanciers sont tout sourire, il ne cessent de répéter à la jeune femme de 24 ans qu'elle va bientôt être maman. Fermez vos putains de gueule, siffle-t-elle entre ses dents, et elle tend l'appareil photo qu'elle a pris le temps d'emporter à l'un d'eux. je veux juste une image, un souvenir, du jour le plus monstrueux de ma vie.
___Une bombe dans le ventre, minutieusement installée quelque temps auparavant par le patron d'Estelle, un pervers marié deux enfants belle maison et 4x4. oublie, oublie.
___Les ambulanciers restent désormais muets ; l'assourdissement reprend à l'hôpital. les dents serrées, Estelle hoche positivement ou négativement la tête aux nombreuses questions des médecins. elle n'avait pas imaginé que ce truc puisse faire autant de mal. autant au corps qu'à l'âme, en vérité. des coups qui frappent de plus en plus. le fameux liquide dévale soudainement le long de ses jambes. elle est terrifiée.
___Les heures qui suivent, elle est seulement à moitié consciente. les néons autour d'elle, une tripotée d'hommes et de femmes en blouse blanche, ils lui donnent des ordres et elle obéï sagement. pendant une seconde elle pense qu'elle aurait mieux fait d'attendre que le bébé sorte tout seul de son trou vicieux, qu'au moins ce soit quelque chose d'intime. mais si elle a appelé une ambulance, c'est parce qu'Estelle a peur de la mort. et quand un médecin lui demande si le père a été prévenu : le père ? pas de père, je l'ai fait toute seule, c'gamin. il la regarde d'un air étrange, puis passe son chemin. probablement qu'elle n'a pas toute sa tête en ce moment difficile, il doit se dire.
___- C'est une fille ! hurle prétentieusement l'obstétricien, avec un grand sourire, puis il tend la chose immonde à une femme qui l'emporte quelques instants, tandis qu'Estelle est sûr le point de défaillir.
une fille ? elle s'attendait dur comme fer à ce que le truc soit un garçon. c'est peut-être pour ça qu'au fond d'elle Estelle le détestait. mais une fille ? une fille comme elle, et peut-être qu'elle va hériter de sa rage incontrôlable, mais ce serait pire que tout. il aurait mieux valu qu'elle hérite de la thune de son père...
___On lui apporte. elle ne sait pas trop comment la prendre, cette petite fille, son bébé qu'elle a fait presque tout seule. la petite bouge ses petits doigts si minuscules, elle est calme. un moustique que n'importe qui pourrait écraser sans effort. Estelle la serre un peu plus contre elle. elle s'étonne de la bouffée d'amour qui lui transperce l'âme, et en même temps elle prend conscience qu'elle est en vie, que son bébé est en vie, que la souffrance n'a pas été gaspillée. oui, si ç'a avait été un garçon, les choses auraient été différentes ; un petit homme conçu pour la destruction des choses et des êtres, une boule de nerf prête à aller jusqu'au bout pour l'honneur en détruisant tout sur son passage. Estelle avait peur des garçons. une fille...
___- Comment s'appelle-t-elle ? demande soudain une infirmière, tirant Estelle de ses rêveries.
cette dernière est prise de cours. elle n'avait pas demandé à savoir le sexe de l'enfant au préalable, elle n'avait pas pensé à un seul prénom durant sa grossesse, étant donné qu'elle se voyait mourir, elle et le bébé, lors de l'accouchement. l'infirmière regarde Estelle avec un air insistant.
- Elia, souffle brusquement Estelle. oui, ce sera Elia.